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mercredi, 27 décembre 2017 06:00

Fouad Soufi, historien : «La fin d’Abane est une tragédie pure»

Écrit par Nordine Azzouz et Aziz Latreche
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C’est au cours d’un entretien à bâtons rompus sur le mouvement national et la guerre de libération en général que la discussion avec l’historien a porté sur Abane Ramdane, son parcours exceptionnel et la fin tragique qu’il a eue aux mains de ses frères d’armes.

De cet échange à bâtons rompus, fruit du hasard et de l’intérêt que nous portons à l’histoire de notre pays, il en a résulté ce passionnant échange dont nous vous livrons des extraits. Entretien.

 

 

Reporters : Aujourd’hui, on commémore les soixante ans de l’assassinat d’Abane Ramdane. Beaucoup de choses ont été dites sur cette figure nationale majeure, de nombreux aspects de son parcours et de la manière dont il a été liquidé par ses frères d’armes il y a plus d’un demi-siècle restent encore entourés de silence. Etonnamment. Comment le débat fortement polémique sur ce révolutionnaire va-t-il évoluer selon vous ?
Fouad Soufi : Je m’attends à ce que le débat se poursuive, du moins je l’espère, et qu’en se poursuivant il gagnerait en éclaircissement et en précisions ; davantage sur la question de l’Histoire que sur celle de la politique et des discours qu’elle continue de faire produire sur le parcours de Abane Ramdane. Entre thuriféraires et contempteurs, les producteurs de ces discours politiques ont tendance à nous livrer des interprétations qui brouillent le débat historique et isolent les faits de leur contexte. Abane restera sans aucun doute comme l’une des figures majeures de la guerre de libération, peut-être même la plus attachante aussi à mes yeux, comme il n’était pas le seul architecte du congrès de la Soummam…


Pourquoi, au fil du temps, Abane est-il devenu une icône, pas très loin de la figure du saint ou presque ?
Une des réponses à cette question est qu’il est mort tragiquement. La fin d’Abane est une tragédie pure… Il a été assassiné par ses frères d’armes et c’est, en tous points de vue, un sacrifié … Les circonstances qui ont conduit à sa liquidation en décembre 1957 par des camarades de combat à Tétouan au Maroc et la façon dont elle a été présentée officiellement, plusieurs mois après, en mai 1958 à la «une» d’El Moujahid –«mort au champ d’honneur»-, sont troublantes. Cela devait forcément générer la controverse à laquelle on assiste encore aujourd’hui. Au risque de passer à côté de quelque chose de plus important….


Que voulez-vous dire au juste ?
Certains ont cherché à réduire la personnalité et le parcours d’Abane à la virulence de son caractère, qui était bien trempé au demeurant, et à cette «ambigüité» que ses rivaux directs ou indirects ont cherché à lui coller, tantôt pour justifier son assassinat, tantôt pour minimiser son rôle historique par rapport à d’autres acteurs de la guerre de libération. A l’opposé, d’autres s’obstinent à sortir les résolutions du congrès de la Soummam de leur contexte pour en faire, depuis une vingtaine d’années, un argument politique. D’autres encore défendent la mémoire d’Abane en passant leur temps à insulter la mémoire de ceux qui étaient contre lui politiquement et qui ne l’ont pas tué…


Rapidement, à qui songez-vous là ?
Cela s’est fait notamment, par exemple, contre Ben Bella. Bien que ce dernier n’ait pas semblé s’élever contre l’assassinat, parce qu’il était hostile aux centralistes, ce n’est pas lui qui a tué Abane. Il l’a certes accusé de l’avoir exclu, lui et ses compagnons en premier, au profit des centralistes, mais ce n’est pas lui qui a ordonné sa liquidation. Exprimer son hostilité politique à quelqu’un et le tuer, il y a là une énorme différence qu’on devrait réintégrer dans le débat historique…


Pour revenir à Abane en tant qu’acteur historique de premier plan, comment entre-t-il dans le processus révolutionnaire et devenir en peu de temps un des grands leaders de la guerre anticoloniale ?
C’est ce que j’essaye de comprendre. Certains nous disent que c’est lui qui est entré en contact avec Ouamrane et Krim Belkacem, d’autres affirment en revanche que ce sont ces deux responsables qui sont allés à sa rencontre. Quel a été le lien véritable de départ entre les trois ? Je suis en train de faire une lecture approfondie du dernier ouvrage de Belaid Abane «Vérités sans tabous» et je vais voir s’il répond à ma question. Moi, pour l’instant, je ne le sais pas. Je sais que quand on parle d’Abane, par contre, on parle d’un «animal politique» comme on dit et d’une personnalité douée d’une grande intelligence avec des capacités politiques exceptionnelles.


Il n’était pas le seul à avoir ces capacités, n’est-ce pas ?
Oui, mais quand il entre dans la scène de la guerre de libération, en janvier 1955, il sort de cinq ans d’emprisonnement et donc d’isolement présumé du milieu révolutionnaire. Avant son incarcération, il était certes militant de l’Organisation secrète (OS) mais il n’a pas atteint le sommet et ne l’a même pas approché. Cela n’explique donc pas le poids qu’il va avoir plus tard – et en très peu de temps – dans le processus révolutionnaire. Aït Ahmed était visible en tant que chef de l’OS, Ben Bella était visible lui aussi, pas Abane qui va devenir plus puissant qu’eux et se retrouver pratiquement patron du Comité de coordination et d’exécution, le CCE. Comme parcours politique et de militant, c’est simplement remarquable.


Le regretté Mabrouk Belhocine, ancien collaborateur d’Abane à l’information, que Belaid Abane cite en exergue de son ouvrage auquel vous avez fait mention, a écrit que Abane, qui aurait pu servir la révolution à l’extérieur du pays, «à aller au Caire comme certains», choisit de lutter à Alger «dans la gueule du loup»…
Ce n’était pas n’importe quoi que d’être à Alger et de militer dans une ville hautement surveillée et quadrillée par les paras de l’armée française. Cela n’est pas arrivé à n’importe qui, non plus. Sans exagérer, je dirai qu’Abane avait des qualités d’un homme d’Etat qui ont fait qu’il a pu s’imposer naturellement au-delà des éléments qui accompagnent régulièrement le débat historique sur sa détermination à donner la primauté au front intérieur par rapport à l’extérieur… Est-ce qu’il avait un projet ? Pourquoi pas. Quand on est en prison et qu’on est un homme politique, on lit, on écrit, on réfléchit et on se construit. A une étape de son incarcération, en France, Abane a été transféré dans une prison de surveillance moyenne où il y avait une bibliothèque. Certains historiens disent qu’il avait lu énormément à cette époque-là. Et puis le congrès de la Soummam, même s’il n’en était pas l’unique artisan, a été capital par ses résolutions, capital aussi bien pour le destin d’Abane que pour celui de la révolution.


Avant d’avancer dans la discussion, un commentaire, si vous le voulez bien, sur le sentiment de Ben Bella selon lequel Abane, au congrès de la Soummam, a voulu exclure les «novembristes» au profit des centralistes…
Je réfléchis constamment à cette question et jusqu’où peut-on suivre Ben Bella dans son sentiment qu’on a voulu exclure les novembristes au profit des centralistes. Moi j’estime qu’il faut avoir l’esprit obtus pour dire : je ne fais la révolution qu’avec ceux qui l’ont lancé. Donc, c’est clair, pour moi, que non Abane n’était pas dans l’exclusion et que c’était un homme politique qui cherchait à entraîner tout un peuple dans la révolution et ce même si on prend en considération des conclusions qui disent que la plate-forme de la Soummam a été rédigée par des militants qui n’étaient pas des novembristes.


Pour rester encore dans le congrès de la Soummam, on a retrouvé de vous des déclarations selon lesquelles sans le soutien de Larbi Ben M’hidi, Abane aurait eu des difficultés à faire passer les résolutions du congrès…
Sans Ben M’hidi, Abane aurait vu sa carrière s’arrêter au congrès de la Soummam parce qu’il va se retrouver dans une posture telle qu’il va être complètement mis en minorité. Ben M’hidi, c’était le président du congrès quand même et ce n’était pas n’importe qui. Il faisait partie des premiers de la révolution. Parmi les cinq de la révolution, il n’y avait de présent que Ben M’hidi. Boudiaf n’était pas là, Benboulaïd était mort, Didouche aussi, Rabah Bitat était en prison, le sixième, Krim Belkacem, allait rejoindre le congrès plus tard. Les «trois» du Caire, Aït Ahmed, Ben Bella et Khider, n’étaient pas là non plus. Ben M’hidi va soutenir Abane au moment où ce dernier va être mis en minorité à trois reprises : par la Wilaya 2 historique et Zirout Youcef à qui il reprochait les évènements du 20 août 1955, par la Wilaya 4 et le colonel Ouamrane quand Abane lui reproche l’affaire de l’embuscade du col Sakamody, puis par la Wilaya 3 et Krim Belkacem qui lui reproche sa critique contre le colonel Amirouche qui a laissé faire au sujet d’un officier qui a décimé tout un village au cours d’un épisode appelé «la nuit rouge de la Soummam» et le massacre dont les habitants ont été accusés d’être récalcitrants vis-à-vis de l’ALN. Krim était très remonté contre Abane, Amirouche, c’est lui qui a organisé et assuré avec succès dans une discrétion absolue la tenue du congrès. Il faut garder à l’esprit que leurs critiques d’Abane étaient mortelles. Grâce à la Wilaya 5, à Ben M’hidi et sa force de caractère, on n’a pas touché à Abane, mais après l’arrestation de Ben M’hidi et son assassinat, les «fauves» étaient libérés. Ceux qui étaient contre Abane n’avaient plus de compte à rendre à personne, plus rien ne pouvait les retenir… On en retrouvera les traces même plus tard quand la parole sur la guerre de libération se libère et alimente les écrits autobiographiques. Dans le procès que lui fera le défunt Ali Kafi, Abane est accusé d’avoir eu des contacts avec l’ennemi, mais quel est ce révolutionnaire qui fait la guerre sans penser à la paix et aux moyens de la gagner en tentant de parler à l’autre ? Oui, Abane a eu des contacts avec l’ennemi, mais c’est ça la politique aussi.


Ils ont cherché une sorte de voix légale pour l’éliminer du jeu…
C’est un peu cela, oui, à travers la réunion du Conseil national de la révolution algérienne CNRA qui s’est tenue en aout 1957 au Caire.. A ce moment-là, le jeu était terminé et tout ce qui suivra après ne va être que l’aboutissement du processus enclenché dans la capitale égyptienne.


Quatre mois plus tard, en décembre 1957, Abane est tué par strangulation dans une ferme à Tétouan. Est-ce que c’est Boussouf qui a ordonné sa liquidation ?
C’est la thèse développée par Belaïd Abane dans l’ouvrage qu’on a évoqué, mais il n’est pas le seul à le faire. Tous ceux qui ont écrit sur le sujet désignent pratiquement Boussouf et ses agents. Leur démarche a de l’intérêt mais elle ne me convainc pas suffisamment. Ce n’est pas Boussouf qui est allé chercher Abane pour l’amener au Maroc, on le lui a ramené comme un mouton à l’abattoir. Quand on regarde l’itinéraire d’Abane peu avant sa mort, de nombreuses questions demeurent sans réponse, l’ensemble suggère cependant l’idée de la conspiration impliquant d’autres personnes. Abane était parti de Tunis où il se trouvait avec des militants notamment responsables de la rédaction d’El Moudjahid, Pierre Chaulet et Frantz Fanon entre autres, pour se rendre à Madrid avant de se diriger vers Tétouan, son ultime destination au Maroc. Pourquoi ? Qui était assez puissant dans la révolution pour lui ordonner d’aller au Maroc ? Il n’y pas de documents à ce sujet et s’ils existent, notamment dans les archives du MALG, ils ne sont pas connus.


Ya-t-il une deuxième hypothèse concernant cet assassinat ?
Oui, celle présentant Krim Belkacem comme commanditaire de l’assassinat, mais pas tout seul.


Qui d’autres ?
Bentobal et Ouamrane. Tous les trois reprochaient beaucoup de choses à Abane.


Qu’en est-il de la dépouille d’Abane ?
Personne, pour l’instant, et à ma connaissance, ne sait où elle été inhumée et où elle se trouve.


Des services de sécurité d’autres pays, comme le Maroc, pourraient avoir des indications…
Intéressant ce à quoi vous faites mention là, cela pourrait ouvrir de nouvelles pistes de recherche, mais je ne sais pas si les services de sécurité marocains ou de ceux d’autres pays, comme l’Espagne par laquelle Abane a transité, disposent d’information ou d’indication à ce sujet. Il faut dire aussi que le temps qui sépare l’arrivée d’Abane au Maroc et son assassinat était court 

 

Qui a tué physiquement Abane ? Dans son ouvrage, Belaïd Abane donne des noms …
Oui, l’investigation qu’il a effectuée est intéressante et mérite le plus grand respect. Il reste que les documents nécessaires à la validation de sa thèse ainsi que des noms qu’il cite dans son ouvrage ne sont pas encore disponibles, peut-être détruits. Mon hypothèse est que les assassins d’Abane ne savaient pas qui il était.


Comment l’information de la mort d’Abane a été diffusée ?
Abane a été assassiné en décembre 1957, la nouvelle de sa mort a été diffusée par El Moudjahid en mai 1958. Cette diffusion n’a donc pas été sans difficulté ni malaise. Le problème résidait dans la façon de répandre cette information parmi les chefs et les officiers de la révolution. Ceux-là ont vite senti que cette information faisant état de la mort d’Abane lors d’une embuscade de l’armée française ne tenait pas la route. Ils savaient que la place d’Abane n’était pas au maquis. Pour ce qui est des simples combattants, je n’ai pas encore trouvé dans les mémoires de moudjahidine quoi que ce soit qui renseignerait sur les échos que sa mort a laissé parmi eux. Il fallait attendre l’année 1963 pour que Mohamed Harbi écrive dans Révolution africaine que Abane a été tué par ses compagnons. A l’époque Harbi était conseiller auprès de Ben Bella et malgré cela il est resté à son poste, intéressant non ?


A vous entendre parler de l’affaire Abane, tout porterait à croire qu’il sera difficile de connaître un jour la vérité et de tomber sur les documents susceptibles de renseigner sur ce qui s’est réellement passé…
Je ne sais pas, peut-être qu’on trouvera des documents intéressants à ce sujet, mais beaucoup ont été détruits malheureusement quand il s’agit de cas comme celui d’Abane. Dans les archives il y aura toujours des détails sur lesquels on peut compter et qu’on peut exploiter par un travail de recoupement, mais on est en attente de ces documents s’ils existent réellement. 

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