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jeudi, 15 mars 2018 06:00

Chronique des 2 rives : Hamid Skif, éclaireur en rébellion

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Hamid Skif nous a quittés  le 18 mars 2011 à l’orée de ses 60 ans. Mars, le mois aussi de sa naissance…  Triste printemps qui a vu son retour d’exil définitif pour ses funérailles dans sa ville natale, Oran. Fort heureusement, il restera son œuvre multiforme qui embrasse plusieurs domaines de la création, de la poésie, au roman, en passant par la nouvelle et les scénarios. Comme pressentant le péril imminent, Hamid Skif s’employa à multiplier  ses écrits.

Ses œuvres demandent à être réunies, rééditées et diffusées dans son pays. Quelque temps plus tôt, c’était Rachid Bey qui nous quittait discrètement, poète devenu rare, aux recueils inédits dont nous ne connaissons que quelques extraits grâce à Jean Sénac. Ils ont fait tous deux partie de cette nouvelle «vague» de la poésie algérienne qui fit entendre ses coups de colère et sa rage d’espoir. Des éclaireurs en rébellion dont les destins se fracassèrent contre les murs de la bureaucratie culturelle où plus tragiquement finirent pour certains -dont Sénac le premier-, comme Youcef Sebti, sous la lame des sicaires de l’obscurantisme. En bien des aspects, ces poètes ont parlé précocement de la liberté de l’individu et du peuple.

Le cercle des poètes  en colère
Autour de Jean Sénac, jusqu'à sa mort en 1973, s’était constitué ce que l'on a nommé, avec une pointe d'ironie, «le cénacle». Une mouvance - en fait informelle - de jeunes poètes mus par un même attachement à l'écriture, évoluant dans une sphère commune d'interrogations et d'inquiétudes. Ces poètes auraient pu demeurer dans un total anonymat si Jean Sénac ne les avait mis sous les projecteurs en publiant, en 1971, son anthologie de la nouvelle poésie algérienne, qui se présente à la fois comme essai et anthologie. Quelques-uns de ces jeunes poètes, à la faveur d'un colloque culturel en 1968, avaient rendu public un manifeste intitulé «Mutilation», où l'on pouvait lire le mot d’ordre : «transmettre la Vérité et les Réalités». Dans le texte introductif de son anthologie, «Le levain et la fronde», Jean Sénac écrit : «Ignorée de ses pairs, voici donc une génération qui s'est construite dans l'isolement, le doute, la rupture. Sur cette route où l'on feint toujours de ne pas l'apercevoir, elle a trouvé ses bornes, ses demeures, les voies précieuses de son sang. Elle refuse désormais les querelles et les prétentions mythiques des aînés.» L'anthologie réunissait neuf poètes. Pendant longtemps, ces neuf noms, Youcef Sebti, Abdelhamid Laghouati, Rachid Bey, Djamal Imaziten, Boualen Abdoun, Djamal Kharchi, Hamid Skif, Ahmed Benkamla et Hamid Nacer-Khodja, seront considérés comme les représentants attitrés de cette nouvelle poésie, repris et cités dans les travaux (surtout journalistiques) touchant au champ littéraire algérien. Quand Bachir Hadj-Ali traitera du «mal de vivre et la volonté dans la jeune poésie algérienne d'expression française, «il illustrera son étude en s'appuyant sur les textes rassemblés par Jean Sénac, alors que déjà une autre vague de jeunes poètes s'annonçait et dont le retentissement ne sera perceptible que dans les années quatre-vingt. Aujourd'hui, cette anthologie a revêtu un caractère mythique à partir de laquelle la notion d'une nouvelle poésie s'est imposée par rapport à celle des aînés qui apparaîssait comme institutionnalisée. Il faut observer, pour être équitable, que si certains poètes qui se sont révélés pendant la guerre ne se sont pas renouvelés, il en est autrement pour Sénac, Mohamed Dib, Bachir Hadj Ali, Djamel Amrani.

Le manifeste poétique  de Constantine

D'autres, comme Rachid Boudjedra, se consacreront au roman. Jeune ou nouvelle poésie algérienne ? Le qualificatif est employé indistinctement. Au moment où cette anthologie les révélait aux lecteurs, ils avaient dans leur majorité une vingtaine d'années. Dans le contexte de l'époque, le recours à la langue française restait problématique et objet de controverse. Même si dans le Manifeste de Constantine, les jeunes poètes prenaient la précaution de souligner que l'utilisation de la langue française était «provisoirement imposée» et dans «un but authentiquement progressiste». Mais moins que la langue, c'est la thématique de cette poésie qui la rendait suspecte et scandaleuse aux yeux de la prétendue «morale révolutionnaire». Suspecte parce que voulant se situer au-dessus de la mêlée des appareils et scandaleuse parce qu'elle osait évoquer les tabous religieux et sexuels : «à vrai dire, tout le background, charrié par ces textes qui traversaient en profondeur la société, constituant un contre-discours incompris et marginal dans le contexte du boumédiénisme de l'époque» («Poésie de la révolution ? A propos de «Le mal de vivre et la volonté d'être» Djamila et Nourredine Saâdi, L'Harmattan, 1992). C'est Youcef Sebti qui résumait dans une formule la vocation de ce moment poétique : «Nous transmettons ce que chacun d'entre nous a pu arracher au mutisme d'un présent torride.» Ce que qualifiera dans son étude Bachir Hadj Ali de «mal de vivre et de volonté d'être». Première cible de cette révolte, les traditions sclérosées qui oppriment en particulier la femme, jouet et objet de marchandages entre les familles. Plusieurs de ces textes ont trait au «viol légal» subi par les jeunes filles mariées contre leur gré. Citons deux poèmes qui décrivent crûment le rituel du mariage dans un mélange baroque de la tradition et de l'arrivisme moderne, «Nuit de noces» de Youcef Sebti et «Chanson pédagogique» de Hamid Skif.

Poèmes «pédagogiques»

Dans une société régie par le mutisme sur tout ce qui touche aux rapports charnels, sinon sur le mode allusif, on mesure l'impact d'un tel verbe sur «Dame ennemie des changements» fustigée par Ahmed Benkamla. Autre tabou à voler en éclats, l'usage pétrifié des pratiques religieuses bigotes. Une lecture étroite avait vite fait de taxer cette poésie de blasphématoire, voire d'hérétique, alors qu'elle s'attaque aux castrateurs (Jean Sénac) .Poésie de la transgression, c'est aussi une parole sur un manque douloureux, l'accomplissement du sentiment amoureux dans une société où la mixité est combattue, où le verbe aimer fait partie des interdits. Chez nous, je ne sais plus qui a dit ou écrit que l’Algérie aurait eu un meilleur sort si l’on avait écouté les poètes. Métaphore hors de saison, vanité littéraire ? Il n’est pas indifférent de constater que dans la Tchécoslovaquie, au lendemain de ce que fut dénommée «révolution de velours», ce fut un écrivain qui présida aux destinées du pays…

Géographie du malheur

Hamid Skif fut très jeune qualifié d’enfant terrible de la poésie algérienne. De son vrai nom Mohamed Benmebkhout, Hamid Skif a publié des poèmes dans un quotidien d'Oran dès l'âge de douze ans. Il s'est fait connaître à vingt ans lorsque ses poèmes ont été publiés par Jean Sénac dans une anthologie de jeunes poètes algériens d'expression française, en 1971. Journaliste et écrivain, Hamid Skif a dû, comme tant d’autres, quitter l'Algérie en 1997 pour Hambourg. Exil douloureux et pourtant propice à l’écriture. Il publiera coup sur coup «Citrouille fêlée», (Ed. Zéro heure, 1998), «La Princesse et le Clown» (Zéro heure, 2000), «Monsieur Le Président» en 2002 (réédité par Dar El Hikma à Alger, 2008), Prix de la ville de Heidelberg (Allemagne) et «La géographie du danger» (Editions Naïves, 2007, réédité à Alger par Apic) 2008, Prix du roman francophone 2007… Poète, romancier, Hamid Skif se gardait d’être un «porte-parole». Dans un entretien à Yacine Temlali, il précisait : «Je suis tout simplement un écrivain. Assumer cette fonction, c´est à mes yeux d´abord s´interroger et interroger le monde sur le pourquoi des choses, questionner en permanence le réel et le devenir. Sans cela, sans ce regard critique, acide même, vous n’êtes bon qu´à faire partie des notables de la littérature.» (In Babel Med, 11 février 2008). Si ma mémoire ne me fait pas défaut, ma première rencontre avec Hamid Skif est intervenue par inadvertance dans le pays profond. C’était en 1975, dans une gargote à Ouargla. Proche voisin de table, je l’entendais parler à haute voix, n’en voyant que le dos. C’était au sujet de la révolution agraire… Ce qui m’avait frappé après coup c’était sa stature et son naturel. En effet, en politique comme en poésie, Hamid Skif ne se payait pas de mots. Il avait en horreur les clichés, les raccourcis et les slogans creux. Ce que l’amitié au long des années et des hasards me confirmera. Ses positions de principe n’avaient rien de grandiloquent ou de glacé. De l’humour et de la chaleur humaine enrobaient le tout. Je l’ai rencontré des années plus tard à Tipasa. Avons-nous parlé de Camus ? Je n’en sais trop rien. Ce que je sais c’est qu’il m’a invité tout de go chez lui et fait sentir une hospitalité qui devenait rare dans la capitale.

Routes de l’absence

Je ne savais pas encore que l’Oranais qu’il était avait des origines des Hauts-Plateaux. Autres rencontres dans la foulée des évènements d’Octobre-88. Il avait pris la décision de quitter l’APS pour tenter «l’aventure intellectuelle», une expérience vécue dans une farouche indépendance d’esprit. A l’époque de cette accélération de l’histoire, nous avions de brefs échanges. Il était d’un grand calme en ces temps agités. Plus tard, sur les chemins de l’exil, j’ai eu, paradoxalement, la chance de m’entretenir avec lui plus longuement. J’ai même eu un vrai moment de plaisir personnel dans un moment où l’exil s’accompagnait d’une pénible macération existentielle, de le voir arriver d’Hambourg à Toulouse. Je puis dire que ce fut une vraie fête amicale qu’il m’a donnée. J’ai pu aussi comprendre davantage sa vérité et ses épreuves qu’il se gardait d’étaler. Hamid Skif nous manque.
Il est de l’autre côté de la réalité visible. Ces dernières années, l’amour et l’exil étaient plus que jamais au cœur de la création («Les exilés du matin» puis «Lettres d'absence», Edition Apic) : «Que la poésie est facile sur les routes de l'absence ; Les autobus sont pleins de songes évadés des poitrines ; Sur le pavé traînent tant de désirs ; qu'il me faut empiler dans mes livres.» Il devait fêter son anniversaire le 21 mars. La veille, à Hambourg, la maladie et la mort lui avaient donné un rendez-vous. Avant le grand départ, le poète avait murmuré à l’oreille de ceux qui avaient pris la peine de l’écouter : «Aux portes du ciel je frappe/ Et le bâton se rompt pour ne pas entendre/ Le bruit qu’il fait.» 

Lu 552 fois Dernière modification le mardi, 08 mai 2018 15:57

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