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jeudi, 22 mars 2018 06:00

Chronique des 2Rives : Les syllabes de l’histoire

Écrit par Abdelmadjid Kaouah
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Gageure de parler de l’autre, à partir de soi-même ? Miroir où se voir et voir ses semblables, dans leur singularité comme dans leur diversité. Un semblant d’exégèse de la condition humaine qui se situe entre la brume des mots et la fuite du temps.
Se superposent alors les filtres et les indices idéologiques d’un jeu de pistes incertain. Complémentarité, dualité, confrontation, dialogue ? Ecrire libère-t-il de l’hypothèque narcissique ? Comment aller au-devant des syllabes de l’histoire ? Echos d’aveux de quelques grandes voix littéraires.
L’écriture arpente le cours paradoxal des rivages humains. Tantôt sauvages, tantôt fraternels… Comment saisir, restituer cette expérience aléatoire. Rainer Maria Rilke avouait : « Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses... Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs, il faut savoir les oublier… » A travers l’exubérance ou la pauvreté du matériau, il y a une économie du langage et des postures sur lesquelles l’écrivain, le poète pose ses hypothèses verbales et ses spéculations philosophiques. Sans doute atteint-il ainsi les profondeurs de sa parole qui lui restent parfois inaccessibles…
Ou parfois, accessibles par d’autres chemins de la création, des peintures, par exemple, rencontres qui procèdent de la transmutation mémorielle et esthétique. Dans un cas, c’est une rencontre à travers des paysages crépusculaires, sensibles, dont la dimension tragique semble poindre d’une immobilité tranquille autant comme paysage que personnage. Dans un autre scénario, c’est par le biais du choc, de la violence technologique qui s’abat du ciel et des médias.

Arpenter le monde
Julio Cortazar : «Poésie de l’essentiel, quasi-métaphysique qui se décline en sons et signes, linguistiques et visuels, culminant en «topoèmes» (lieux pour le poème et l’œil). Elle nomme les êtres et les choses : les oiseaux autant que la pierre, le soleil autant que le vent, images échevelées sur la page, imminence d’un monde dont les formes insaisissables se livrent bataille pour advenir. «L’heure déjà morte et l’heure à tuer» ; «Espace, espace/ où je suis et ne suis pas» Et dans un continuel éparpillement, la conscience doit traquer sa vérité dans les contradictions, errer de prophéties en augures. Et «l’Aigle qui tombe», Cuauhtémoc, figure tutélaire du monde englouti et celui qui doit advenir après les blessures initiatiques s’incarne dans la parole et l’écriture : «Sinon le sang rien sinon ce va-et-vient du sang, cette écriture sur l’écrit, répéter le même mot au milieu du poème, syllabes de temps, lettres cassées, goutte d’encre, sang qui va et vient et ne dit rien et m’emporte avec lui.»  Ainsi l’écriture est labyrinthe, vertige et désorientation, ouverture vers l’impossible. Ecrire s’apparente aux pratiques magiques, perte de sens et possession en quête d’extase. Quetzalcóatl, le Serpent à plumes, le dieu mésoaméricain, n’est-il pas l’inventeur des livres et du calendrier, le dispensateur de la mort et de la résurrection ? Paz répond : «Aujourd’hui, je lutte seul avec une parole. Celle qui m’appartient, celle à laquelle j’appartiens : Pile ou face. Aigle ou soleil ?» C’est une vraie descente aux enfers orphiques qu’il décrit avec minutie dans le texte intitulé lapidairement : «Travaux du poète» dont nous pouvons citer l’intégralité. A défaut, ces vers : «Toi, mon cri, jet de plumes de feu, blessures sonores et comme lorsque se détache une planète du corps de l’étoile, chute infinie dans un ciel d’échos, dans un ciel de miroirs qui te répètent et te brisent et te rendent innombrable, infini, anonyme.»

Divorce de l’action et du rêve ?
Ainsi, est comme transcendée «l’idée déprimante du divorce de l’action et du rêve». Dans l’univers de la parole poétique : « On se trouve face à un problème momentanément insoluble : l’exercice de la poésie mène vers un tel affinement, à une recherche tellement poussée dans l’expression, à une telle concentration dans l’image ou le mot qu’on aboutit à une impasse (…) » Et de conclure : aucun poète ne tue les autres poètes, il les range simplement d’une autre façon dans la bibliothèque vacillante de la sensibilité… Nombreux sont les poètes algériens qui ont cheminé de conserve sur les terres de la poésie et de la prose », confiait Mohammed Dib. Quid alors de la prose littéraire ? Là, les enjeux se profilent âprement. Et la question de la responsabilité morale en littérature résonne dans une terrible solitude. Dans Les « Terrasses d’Orsol », le même Mohammed Dib dévidait la fable tragique d’une planète à deux vitesses dont les contrées prospères constituent autant de forteresses inaccessibles face une humanité en déshérence.

Qui sont donc les « Barbares » d’aujourd’hui ?
Le narrateur qui scrute les confins du monde de son confortable exil occidental tire le fin mot de l’histoire : « Quand on arrive d’un monde où le pain quotidien et la santé ont cessé depuis longtemps d’être un problème, on ne voit pas la misère physique et morale qui afflige le nôtre, mais seulement sa «sainteté». C’est tout à fait naturel ! Mais pour qui, si je puis dire, cette misère constitue le pain quotidien, c’est une nourriture des plus indigestes, je vous assure».
Dans une postface à « La Nuit sauvage », Mohammed Dib s’interrogeait à haute voix : «A quelle interrogation plus grave que celle de sa responsabilité, un écrivain pourrait-il être confronté ? C’est mal poser la question, elle doit être retournée ; nous dirions mieux en nous demandant : cela a-t-il un sens qu’on se répande en écrits et n’ait pas à en répondre ? Pour les avoir écrits et tout bonnement pour avoir écrit, l’Occident aujourd’hui paraît s’être libéré de cette préoccupation, avoir disjoint les deux choses : écriture (romanesque) et responsabilité (morale). Doit-on, et peut-on, partager partout une telle position ? » Pour sa part, il y répondait sans détour : « Je pense qu’on ne peut pas et qu’on ne doit pas… Je n’irais certes pas appeler le malheur sur une société pour la gloire (ou l’indignité) de la littérature.»

Le vieil homme et le dictateur
Quel roman aurait écrit Naguib Mahfoud sur l’Egypte d’aujourd’hui s’il était encore de ce monde ? La question pour sembler saugrenue n’est pas illogique. Car il avait consacré précédemment au règne de chacun des deux prédécesseurs de Hosni Moubarak un roman. A Nasser, « Karnak café », écrit en 1971 sous Sadate. Naguib Mahfoud, avec son art de raconter une histoire, y solde ses comptes avec l’ère nassérienne.
Marquée par une réelle ferveur révolutionnaire au début de son avènement, elle se dénature progressivement et se corrompt moralement de l’intérieur en laissant s’instaurer la suspicion, l’exclusion et la répression. Au prétexte qu’on ne doit parler que d’une seule voix car l’ennemi fait planer sa menace sur le pays. Il faut le dire, à l’époque, ce n’était pas de simples fantasmes. Mais à grands renforts de discours triomphalistes, le régime devient aveugle idéologiquement et cruel bureaucratiquement en broyant ceux-là même qui croient en lui.
Quand l’ennemi décidera de frapper, le régime s’écroulera, impuissant, victime de ses illusions et de son arbitraire. Sans phrases ronflantes, Mahfoud retrace le désenchantement d’un groupe de jeunes sincèrement idéalistes qui se retrouveront humiliés, trompés et désabusés par un manipulateur de la police politique. Naguib Mahfoud dissèque dans « Karnak Café » les « maladies infantiles » du nassérisme qui ont conduit à sa défaite de Juin-67.
Mais le mythe de Nasser a survécu à son naufrage politique. Dans les manifestations populaires qui ont embrasé l’Egypte ces dernières années, il n’est pas étonnant de voir ça et là dans la foule ses portraits brandis. Si ses moukhabarate n’étaient pas des tendres, Nasser n’avait jamais fait tirer sur son peuple ou affamer. Il avait incarné un rêve de liberté qui n’avait pas tenu toutes ses promesses. Il est mort, sa mémoire est cependant toujours adulée par son peuple.

Histoire et trilogie
« Le jour de l’assassinat du leader », roman court, (ou plutôt une longue nouvelle écrit en 1989, sous Hosni Moubarak) raconte l’histoire d’une famille accablée par les conséquences de l’Infitah inauguré par le président Sadate. Cela donna en 1978 avec « les émeutes du pain ». A la suite de spectaculaires manifestations populaires - réprimées au début dans le sang – Moubarak, après trente ans, dut quitter le pouvoir. Avec la fameuse Trilogie de mille cinq cents pages comprenant « L’Impasse des deux palais », « Le Palais des désirs » et « Le Jardin du passé », Naguib Mahfouz avait donné une vaste fresque historique dans laquelle il retrace le parcours de trois générations de la Révolution nationale, de 1919 à l’agonie de la monarchie. Sur ses vieux jours, Naguib Mahfouz, le seul Nobel de littérature dans le monde arabe à ce jour, fut lâchement agressé par un illuminé intégriste. A sa mort, Moubarak lui avait organisé des funérailles nationales… Il reste à ses lecteurs d’imaginer le roman qu’il aurait pu écrire sur la chute de Moubarak. Et bien que n’ayant rien d’un radical en politique, et comblé d’honneurs, le vieil homme eut des principes et sut dire son fait au Prince en restant fidèle aux plus humbles.
Lu 489 fois Dernière modification le mardi, 08 mai 2018 15:58

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