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jeudi, 29 mars 2018 06:00

Chronique des 2Rives : André BRINK : Au plus noir de la tourmente

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Destin singulier, mais d’une grande cohérence que celui du romancier sud-africain André Brink. C’est dans les airs, sur un avion que la mort le surprit le 6 février 2015… Le même jour que la romancière Assia Djebar. André Brink est né en 1935 dans une famille afrikaner, descendant de colons boers arrivés en Afrique depuis trois siècles et fervente adepte de l’apartheid.
Il avouait qu’avant son séjour en France à la fin des années cinquante, en pleine guerre d’Algérie, il ne connaissait pas d’autre réalité que l’apartheid, n’ayant aucun échange avec les Noirs.
L’œuvre d’André Brink a signé un tournant fondamental dans l’histoire des lettres sud-africaines. Son premier roman critique fut interdit dans son pays. Fondée avant tout sur une identité linguistique - «un peuple bâtard avec une langue bâtarde» -, la littérature sud-africaine est restée longtemps rivée aux intérêts de l’establishment» blanc. Et ce malgré le mouvement littéraire avant-gardiste dit des «Sestigers». L’écrivain anti-apartheid Breyten Breytenbach qualifiait aussi ces derniers de «remords de conscience existentialistes» et caractérisait son pays de «chaudron en fermentation». Ce qui ne manqua pas d’advenir et de sonner la fin de l’Apartheid dans les années 1990.

Les faux-semblants
Les premiers romans de Brink procédaient davantage de l’introspection de sa condition de «schizophrène culturel» entre son pays d’origine et l’Europe. C’est, plus tard, avec la parution de «Au plus noir de la nuit» (1976, Stock), interdit en Afrique du Sud, que les faux-semblants sont définitivement écartés. C’est à une véritable descente en enfer que nous convoque le livre d’André Brink. Dès lors, roman après roman, Brink démonte minutieusement les apparences de l’édifice raciste et nous plonge dans l’horreur qu’il dissimule. «Une saison blanche et sèche» (Stock, 1980, prix Médicis étranger en France), adapté au cinéma en 1989 par la réalisatrice Euzhan Palcy, «Le Mur de la peste» (Stock, 1984), «Un acte de terreur» (Stock, 1991), «Philida» (Actes Sud, 2014). Littérature «engagée» ou engagement de la littérature ? La question peut sembler d’une frivolité insoutenable dans la mesure où «dans ce pays d’enterrement multicolore amer et triste tout discours est politique». C’est aussi les questions que se pose le personnage principal de «Une saison blanche et sèche» : tourner le dos au monde ou y faire face ? À partir d’un certain point toute résistance est vaine dans un sens comme dans l’autre : il n’existe que deux espèces de folies contre lesquelles on doit se protéger…L’une est la croyance selon laquelle nous ne pouvons rien faire. Entre les deux, il y a le devoir de conscience qui commande de répondre à un cri. Inanité de l’engagement, dernier avatar subtil du paternalisme, transcendance à vide, quelle est la vérité de ce mouvement qui conduit de la disparition du vieux Gordon à l’immersion dans le sang et la terreur ?

Le vent de l’histoire
Brink conclut sans hésitation : «Quand tous les instruments ont été détruits par le vent, quand tous les journaux de bord ont été abandonnés au vent, quand plus aucune alternative ne subsiste que celle de poursuivre sa route. Ce n’est pas une question d’imagination, mais de foi». Au-delà de ses livres, nous eûmes, il y a quelque temps, en 2010, la chance de le rencontrer en chair et en os dans une librairie toulousaine où il évoqua avec une grande sincérité son parcours. Dans un français impeccable, André Brink reviendra sur son itinéraire personnel sans fard ni prétention. Il précisa qu’il était né dans une famille afrikaner, descendant de colons boers arrivés en Afrique depuis trois siècles, et fervente adepte de l’apartheid.
Il avoua qu’avant son séjour en France dans les années 1959-1960, en pleine guerre d’Algérie et en mai 1968 en pleine révolte estudiantine, il ne connaissait pas d’autre réalité que l’apartheid, n’ayant aucun échange avec les Noirs. C’est donc à cette occasion qu’il rencontra pour la première fois de sa vie des étudiants noirs et prendra conscience des effets dévastateurs de l’apartheid sur ses compatriotes noirs...
Cette prise de conscience, il la place, notamment, sous le signe de sa fréquentation intellectuelle de l’œuvre de Camus, pour lequel il nourrit une admiration durable.
Dans la foulée, il évoqua son voyage en Algérie où il a pu aller sur les traces algériennes de l’écrivain - dont il a été le traducteur en afrikaans… Un grand hommage lui fut rendu lors du 8e Féliv d’Alger après sa disparition.

Parallèle paradoxal
Une telle évocation ne pouvait passer inaperçue sans soulever des remarques dans le public. Quelle lecture faisait-il de la position de Camus durant la guerre d’Algérie, lui André Brink qui avait osé aller courageusement à contre-courant de sa communauté ? L’auteur d’«Une saison blanche et sèche» décrivit la complexité de la pensée camusienne à propos de la violence et du terrorisme, tout en relevant «la malheureuse phrase» qui avait schématisé le rapport du Prix Nobel à l’Algérie et à son peuple, auquel il n’avait pas manqué pourtant de marquer très tôt sa solidarité.  On sentait qu’André Brink était conscient qu’il ne levait pas «le parallèle paradoxal» pointé par l’intervenant. Aussi, finement, conclura-t-il que Camus après tout n’était qu’un être humain… «Savoir, ce n’est pas assez. On doit essayer de comprendre», avait-il fait dire à l’un de ses personnages dans son roman «Un turbulent silence». De l’Algérie, il en sera aussi question mais en aparté en dédicaçant à une compatriote son livre, il dira : l’Algérie est un beau pays.  Homme de principe, André Brink, tout en disant sa vérité, reste d’une grande courtoisie. Ecrivain d’engagement, il ne cache pas pour autant les doutes qui l’ont saisi quand il écrivait justement son roman. Au moment où il écrivait depuis six mois son manuscrit sur l’horreur de l’oppression raciale eut lieu dans la ville où il vivait et enseignait l’assassinat de Stève Biko, l’une des figures de la lutte anti-apartheid. Pour lui, la réalité dépassait la fiction et il devenait vain de la transcrire dans un récit. Les faits étaient plus «parlants» et la littérature un inutile exercice. Il a fallu toute la force de persuasion de ses amis pour qu’il achève le roman. Ses doutes disparaîtront définitivement quand il rencontrera Nelson Mandela qui lui confiera que ses œuvres l’ont aidé dans sa captivité et ses méditations.

Mandela lecteur et ami
Sur Mandela, André Brink qui lui voue admiration et amitié, est intarissable. Il en parle comme une sorte de saint qui n’arrête pas d’étonner son entourage. À ce propos, il raconte la tendresse particulière que voue Mandela aux enfants. Parmi les privations qu’il a eu à subir, Brink note que ce dernier n’a pu avoir durant 27 ans des enfants ! Aussi, à chaque fois qu’il en rencontre, il se met littéralement à genoux pour converser avec eux, car ils sont l’avenir d’un monde meilleur, précise l’écrivain. De là à évoquer les réalités et les enjeux de l’après-apartheid, il ne fallait qu’une question à propos de l’état de l’ANC, le parti qui avait cristallisé la lutte des Sud-Africains noirs sous la houlette de Nelson Mandela. André Brink rappela le courage et les sacrifices des leaders et des militants de l’ANC qu’il avait connus pour la plupart en exil. En majorité des hommes cultivés et qui avaient connu la ségrégation. Avec de telles données, André Brink continuait d’être convaincu que la nouvelle Afrique du Sud serait meilleure sous leur direction. Or, entre ces élites qui constituent l’appareil politique et le peuple, le fossé s’est creusé et la gangrène de la corruption a fait son apparition. «Je ne reconnais plus certains de mes amis», dit-il cependant avec tristesse et un peu de colère. Il en appelle surtout au parcours exemplaire de Nelson Mandela et de Mgr Desmond Tutu. Le constat de Brink était on ne peut plus pertinent. Et l’actualité récente de la vie politique en Afrique du Sud, marquée notamment par l’éviction du président Jacob Zuma, déchu en février 2018 pour corruption, en est une édifiante illustration.

Bifurcation
Mais revenons à la rencontre. La salve finale, pour ainsi dire, de l’écrivain sera réservée à l’oppression subie par les Palestiniens. Nous étions au lendemain de l’abordage sanglant (31 mai 2010) contre la flottille pour la liberté de Gaza. Pouvait-on ne pas «bifurquer» (une notion chère à l’auteur qui publia ses Mémoires sous le titre «Mes bifurcations», Actes Sud, 2010) sur la question palestinienne ? Il ne s’agissait pas bien entendu d’un meeting politique mais d’une rencontre littéraire ayant pour thème «l’engagement de l’écrivain». André Brink parla donc en écrivain engagé. En ayant recours à la parabole, il rappela d’abord que les camps d’extermination de la Seconde Guerre mondiale restent des réalités des plus «stupéfiantes, ahurissantes» des horreurs commises contre les juifs. Il fit état des échanges et des témoignages qu’il tint à suivre. À cet égard, il relata un voyage qu’il effectua en Tchécoslovaquie et la visite qu’il fit à un camp d’extermination où les bourreaux nazis avaient poussé le cynisme jusqu’à demander à des enfants de relater les impressions de leur vécu. L’un d’eux écrivit qu’il n’y avait pas de papillons dans le camp. Cela se passe de commentaire. Sans élever la voix, André Brink s’écria en poète: «Je ne comprends pas comment les Israéliens peuvent-ils faire aux Palestiniens ce qu’ils ont subi… Les Israéliens assassinent aujourd’hui les papillons !»  Au plus noir des ténèbres, quelques lueurs, comme les livres d’André Brink, constituent encore des espaces humains au cœur de la tourmente.
Lu 392 fois Dernière modification le mardi, 08 mai 2018 15:51

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