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jeudi, 26 avril 2018 06:00

Chronique des 2Rives : Un juste de l’anticolonialisme : Qui se souvient de Jean Tabet ?

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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C’est par un 1er-Novembre 2011 que Jean Tabet, « Juste de l’anticolonialisme », nous a quittés. La mort ne relève pas du hasard. Jean Tabet achève ici-bas, à une date emblématique, sa marche pour entrer dans l’histoire.

Je l’avais vu au printemps à Salon de Provence, où il s’était installé depuis de nombreuses années, encore dans la force de l’âge, au cœur de maintes initiatives de solidarité politique. Il luttait stoïquement contre un cancer. Peu d’espoir, il en était le premier conscient. Mais rien n’a ébranlé sa volonté ni sa détermination à poursuivre avec constance et lucidité ses contributions de tous les jours pour le progrès et la liberté des hommes. Il est mort debout sans jérémiades, entouré des soins et de l’amour de sa compagne Simone Roche.  Une amie commune, très proche d’eux, m’a confié qu’il avait minutieusement préparé ses obsèques. C’est dire sa force de caractère et quel homme il était. Sa vie fut profondément ancrée dans celle du Tiers-Monde au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Reprenons quelques passages d’une chronique que nous consacrions à Jean Tabet confronté à son dernier combat. De parents nés en Algérie, d’origine juive, cette période a avivé sa sensibilité au rejet de l’oppression et de l’injustice. La première de ses révoltes fut celle contre le Père, dont il réprouva très jeune l’attitude obtuse sinon hostile. Force de caractère précoce chez cet homme né au Maroc. A quatre ans, il suivait les batailles contre le nazisme, mimant les combats aériens contre les Messerschmitt ! C’est long un parcours d’homme, surtout de militant. Jean Tabet était pudique en ce qui concerne ses actes de bravoure et sa vie intime. Fort heureusement, la réalisatrice Rina Sherman lui a consacré un film où il évoque de vive voix son parcours. On replonge avec lui dans les luttes anticolonialistes et anti-impérialistes des années 1950/60 que les générations d’aujourd’hui ont du mal à imaginer. Et bien plus, certaines plumes nous affirment même que l’anti-impérialisme était devenu un combat d’arrière-garde… Jean Tabet, osait, pour sa part, se rebeller contre sa tribu et se solidariser avec les indigènes, les bougnoules, ces « damnés de la terre». Mémorable confrontation sur cette question avec le père et même avec la mère - pourtant mendéssiste et familière de Ben Barka… Jean Tabet était issu d’une famille plus qu’aisée. Il aurait pu préférer son cocon, son clan à l’aventure anti-impérialiste. Non, il rompit les amarres pour la clandestinité, la solidarité avec les damnés de la terre. Il restera intraitable à l’égard des fascismes et leurs relents en Europe et dans le monde.

Intraitable aux impostures
Intraitable également quand il s’agit de l’émancipation totale des peuples du Tiers-Monde libérés des chaînes du colonialisme mais encore en quête d’Etat de droit, soumis à des impostures politiques ou des potentats. Il ne manqua pas d’exercer sa vigilance à l’égard des indépendances confisquées et des subterfuges néo-coloniaux. Jean Tabet nous avait dit : « Dès mon jeune âge, j’ai été fasciné par les plus grandes aventures humaines du XXe siècle, des Brigades internationales de la guerre d’Espagne, de la Résistance. Deux références utiles et justes. J’ai très mal vécu la guerre d’Algérie, je l’ai vécue comme une agression contre un peuple qui voulait être libre. Pour moi, j’avais le sentiment qu’on jouait le rôle de nos ennemis, la Gestapo, la dureté du fascisme. Donc, j’ai glissé comme ça de l’antifascisme à l’anti-colonialisme. Ce qui est au fond assez logique. La façon dont se comportait l’armée française en Algérie était totalement inadmissible. Je sais que ce n’était pas le cas de tout le monde. Il fallait trouver les moyens d’aider les gens qui luttaient pour leur liberté, qui luttaient pour leur indépendance. Et cette vieille phrase m’a toujours frappé : un peuple qui asservit un autre peuple est lui-même asservi». D’où une rencontre capitale du jeune homme qu’il était avec Mehdi Ben Barka. Un point d’orgue dans sa prise de conscience anti-impérialiste. Sur Ben Barka, Jean Tabet pouvait être intarissable : « Mehdi Ben Barka était quelqu’un d’extraordinaire. Une énergie, une vitalité comme je n’en ai vu chez personne d’autre. Il n’arrêtait jamais de travailler. Une vraie mitrailleuse. Il recevait dix personnes à la fois, menait quatre conversations en même temps. Pour aller plus vite, il organisait des rendez-vous dans sa voiture ! Admiration mais aussi regard objectif. «Il m’avait donné rendez-vous dans un café à Paris… Il m’a dit : si tu veux je te fais découvrir un Maroc autre que celui que tu connais. Or, j’avais quitté enfant le Maroc et j’avais une vision, une impression du Maroc. Il m’a envoyé à plusieurs reprises en mission au Maroc parmi les gens de son parti. La misère, je l’avais vue mais grâce aux militants de son parti j’ai vu l’analyse, si on peut dire, de la misère.

Ben Barka : une vraie mitrailleuse
La guerre d’Algérie était en cours. Et je lui ai dit que je voulais être mis en contact avec le FLN pour l’aider... J’ai été au procès Janson. Et deux jours après, quelqu’un est venu me recruter dans les réseaux de soutien au FLN, réseau Curiel... ». Après l’arrestation des Algériens avec lesquels il était en rapport, Jean Tabet était « grillé». Il se réfugie alors au Maroc. Auparavant, il avait interviewé Ben Barka pour «Vérité anticolonialiste». «Ben Barka m’a dit : il faut maintenant que tous ceux qui ont aidé le FLN réfléchissent à aider d’autres mouvements de libération nationale». Il lui ouvre « des contacts avec tous les autres mouvements de nationaux de libération, ceux des colonies africaines, l’Union des populations du Cameroun, les mouvements des colonies portugaises, le CNOCP (Comité de coordination des organisations nationalistes des colonies portugaises) présidé par Aquino de Braganca, Amilcar Cabral qui passait régulièrement… Rabat était un pays pourri mais qui était obligé quand même de donner le change et d’accueillir quelques mouvements de libération.

La fête algérienne
Ce qui préfigure, ce qui se fera plus tard en Algérie indépendante à une échelle plus large. Il y avait aussi l’ANC d’Afrique du Sud, le Sawaba du Niger… Et puis, c’est l’indépendance de l’Algérie. Jean Tabet est sur les lieux de la fête algérienne : « «J’ai un souvenir extraordinaire de cette période. J’ai l’impression, je me trompe peut-être, mais quand je vois les images et les joies de la Libération de la France, j’ai l’impression de joie de ce type. C’est-à-dire un peuple cherchant à se faire lui-même pour la première fois». C’était à la suite d’une autre rencontre capitale : Henri Curiel. « Je rencontre enfin Henri qui sort de prison. C’est le choc, je comprends que ce qui est chez moi était spontané, un peu fou, est chez lui argumenté, ossaturé, théorisé. Il me touche énormément avec sa façon de mettre en valeur ses interlocuteurs, sa simplicité, son immense rayonnement humain. J’avais l’impression de ne rien pouvoir lui refuser. C’est ainsi que je me retrouve à Alger avec Didar, dirigeant un groupe de l’organisation Solidarité en Algérie. Les liens vont s’étendre avec Saint-Domingue, le Venezuela, Cuba ». Jean Tabet sera instituteur à mi-temps à La Casbah pour rester immergé dans le peuple tandis que Didar Fawzy (elle aussi aujourd’hui décédée) s’occupera surtout des chantiers volontaires. D’autres fronts de la solidarité sont ouverts. Les Palestiniens pour lesquels un autre ami emblématique de Jean Tabet tombera, l’Algérien Mohamed Boudia, victime d’un attentat. Henri Curel également. Des assassinats politiques dont Jean Tabet ne doute pas de la signature et de préciser : « Il faut savoir qu’en cette période-là, plein de leaders progressistes ont été assassinés par l’impérialisme, soit américain, soit français. Ce sont les leaders de l’Union des populations du Cameroun, tels que Félix Moumié, Amilcar Cabral de Guinée-Bissau, de Lumumba au Congo… C’était une politique radicale pour éliminer les leaders importants». Jean Tabet est resté un militant infatigable : la montée du Front national et de l’idéologie d’extrême droite en France le conduit à lever haut le drapeau du nouvel antifascisme en lançant, avec sa compagne, Simone Roche comme coordinatrice, le Salon du livre antifasciste de Gardanne et de Martigues. Documentaliste de profession, Jean Tabet avait appelé à « engager les professions du livre dans un combat pour la liberté» afin « d’éclairer sans brûler». Au plus dur de « la décennie rouge», il ne manqua pas d’apporter de nouveaux témoignages de solidarité aux Algériens, victimes d’un intégrisme mortifère. Il était en solidarité avec les Tunisiens. Sur la crise économique internationale, il avait eu des mots prémonitoires : «la mondialisation» met « en concurrence les travailleurs, les nations en même temps qu’elle déclenche des crises identitaires, des crises de l’Etat-nation. Elle oblige à constater qu’avec le néolibéralisme, ses mouvements de capitaux, son économie mafieuse. Elle laisse près de 2 milliards de personnes en situation de pauvreté absolue et provoque des séries de conflits dont certains vont jusqu’au génocide. En deux mots, elle installe un monde apartheid, un monde barbare». On a conscience que sur le papier, on répercute faiblement la parole de Jean Tabet. Sa voix a la force de ceux qui ont des convictions indestructibles, qui traversent les épreuves en gardant confiance dans un avenir des hommes toujours meilleur.
Il parlait sans grandiloquence. Jean Tabet aimait à citer ce vers d’Hölderlin : «Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve. » Ces derniers mois, il livra un autre combat, plus personnel et peut-être non moins périlleux. Le cancer. Fatal. Durant trois ans, il avait refusé de faire le film avec la réalisatrice Rina Sherman. La gravité de son état avait fini par lui faire accepter le projet. « Jean Tabet : Une lueur d’espoir», tel est le titre du film qui devient, après sa disparition, davantage incontournable. Film longtemps attendu, conduit avec tact et chaleur où il se livre sans fard et sans emphase. Un moment de vérité. Sur l’histoire d’un engagement anticolonial et son prolongement et sur la personne. Moment d’émotion quand Jean Tabet, dans une rare digression, évoque d’un mot la lumière, la luminosité d’un ciel maghrébin. Quelle nostalgie et quelle tendresse dans la voix de ce «révolutionnaire professionnel», comme on n’en fait plus, ce « communiste à part»… Merci, Jean !
Lu 328 fois Dernière modification le mardi, 08 mai 2018 15:49

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