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mercredi, 02 mai 2018 22:01

Chronique des 2Rives : Les entretiens algériens de Rodez : C’était hier et c’est demain

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Qui se souvient de la revue « Entretiens sur les Lettres et les Arts » paraissant à Rodez, dans l’Aveyron ? En particulier, de son numéro spécial datant de février 1957, en pleine guerre, consacré à l’Algérie ? Sur la page de couverture, de couleur verte, on présentait sobrement le sommaire. « L’Algérie reste une de ces terres tragiques où la justice attend son accomplissement.
La colère prépare les matins généreux. Chaque jour dans les rues, l’homme y est humilié. Il sent peser sur lui la peur et le désordre, l’inégalité qu’engendre le régime des plus forts… », y écrivait Jean Sénac.
Mohammed Harbi - qui n’était pas encore le prestigieux historien que nous connaissons - signait en intellectuel engagé l’avant-propos. Suivait, c’est assez inattendu aujourd’hui pour ceux qui ne le connaissent que comme historien et sociologue, de « l’Algérie : nation et société », un texte littéraire de Mostefa Lacheraf : « Le jeu de Gaïr ». A la suite un poème de Kateb Yacine, « Mes copains, ma longue litanie » et « Le droit de dire au monde ». Jean Sénac donnait à lire son fameux poème prémonitoire « La patrie » et des extraits de « L’ébauche du père », ce roman autobiographique inachevé…

Lettres de guerre et d’espérance
Dans sa « Lettre d’un jeune poète algérien » (1950), Sénac écrivait déjà, entre autres : « L’Algérie reste une de ces terres tragiques où la justice attend son accomplissement. La colère prépare les matins généreux. Chaque jour dans les rues, l’homme y est humilié. Il sent peser sur lui la peur et le désordre, l’inégalité qu’engendre le régime des plus forts… Je salue ceux qui auront vu clair à temps… Que l’exilé s’en aille, mais que celui qui se sent solidaire des hommes du pays entre sans hésiter dans l’amitié de son peuple. Là où est l’injustice, l’artiste doit ériger la Parole comme une réponse terrible à la nuit. Et nous savons que l’injustice a ses bastions sur cette terre. Voilà pourquoi nous ne pouvons plus refuser une action qui nous réclame. »  On peut encore y lire, « Lettre à un Français » du vénérable Mouloud Mammeri : en date du 30 novembre 1956 : « Mon cher Jérôme, ta lettre m’a fait l’effet de me venir de Sirius - tant ici les préoccupations m’en semblent étrangères. Il y a donc encore des pays où l’on s’occupe de choses aussi exquisément inutiles que la littérature et les littérateurs ! Vous êtes d’heureux hommes, Jérôme, sur les bords de la Seine. Ici des hommes meurent, des miasmes meurent, des pourritures meurent. Il naît aussi des espoirs chaque jour, des espoirs tenaces, têtus, monotones et sourds, si ancrés, si vrais que l’on accepte de mourir pour eux, pour que l’espoir des morts d’aujourd’hui soit la réalité des vivants de demain. Chaque jour se lève sur son lot de cadavres et sa dose d’enthousiasme et tu me parles de littérature... Non. Voici plus d’un an que je n’écris plus rien, parce que plus rien ne me paraît valoir la peine d’être écrit, plus rien que la grande tragédie, les larmes, le sang des innocents (tous les innocents qui paient la faute du seul grand coupable, le colonialisme, qui est ici votre second péché originel) et aussi bien sûr, l’enthousiasme, l’espoir têtu, tout ce qui dans les douleurs de l’enfantement sortira (et, j’espère sortira bientôt), d’irrémédiablement bon de cette terre. »  « De la France beaucoup ici avaient la faiblesse (peut-on vraiment dire désormais la chance ?) d’aimer certaines choses que, depuis plus d’un an, les jours tuent un peu plus sûrement, un peu plus profondément chaque fois. Tous les mots qui ont fini par être usés chez vous et qui, je sais d’expérience, éveillent immanquablement sur vos lèvres un sourire à la fois moqueur et attendri, tous les mots auxquels vous admettez depuis longtemps que seuls les naïfs croient encore, nous, naïvement, nous y croyions : la fraternité, l’humanité, la libération, plus belle encore que la liberté, j’ose à peine les citer sans honte, mais qu’y faire ? Vos écrivains, vos poètes, vos philosophes en ont parlé si bien, avec le ton, l’éloquence et jusqu’aux sonorités que j’aime, que j’ai fini par être séduit, et, qui plus est, d’une séduction tenace. Le mal est fait. Il n’est pas de pouvoir au monde qui puisse me faire redevenir (et tant d’autres avec moi) humain, fraternel et libéré, qui est plus beau que libre.- Car ces morts-là nous sommes quelques-uns, nous sommes plusieurs, nous sommes tout le peuple algérien et, je suis sûr, une bonne part du peuple de France, à ne vouloir pas les accepter. Il suffit pour nous que les autres nous coûtent déjà tant de larmes »(…)

La patrie totale
Le père de la trilogie romanesque « Algérie » évoque le « vivre aujourd’hui » et Nordine Tidafi, aux accents nérudiens, y chante « La patrie totale ». Henri Kréa confie que « Le temps écoute » et adresse une « Lettre à un ami incompréhensible ». 1957, c’était aussi l’année où un « natif » d’Algérie - dont la mère était analphabète - décrochait le Nobel de littérature et faisait son « Discours de Suède ». Camus avait-il déjà prononcé sa fameuse phrase ? En tout cas, nulle signature dans ce numéro spécial… Le reste du sommaire contenait « O Jardin » de Mohammad Al-Id Hammou-Ali, « La légende d’Ourida » par Safia El Mendjel. Le numéro s’achevait sur un florilège de « poèmes populaires » de Mohammed Ben Azouz El Boussadin, Cheikh Smati et Ben Kerriou. Le« Hors-texte » était assuré par « Bouzid-Issiakhem-Khadda ». L’objet éditorial était un « Broché 78 pages, 16 X 24 ». Il valait en monnaie de l’époque 18 francs (avant que de Gaulle n’instaure le nouveau franc, je crois en 1960). Nos aînés et même parmi notre génération (qui est maintenant entrée par distraction dans le troisième âge), il s’en trouve encore qui comptent à l’ancienne. La revue « Entretiens » est aujourd’hui une rareté qui se vend sur le Net à 30 euros…(…) ! La direction de la revue trimestrielle « Entretiens sur les Lettres et les Arts » était assurée par un certain Jean Subervie, imprimeur et éditeur de profession. Dans les faits, il était secondé par le poète Jean Digot. Deux hommes, deux consciences auxquels nous devons ce numéro en pleine guerre d’Algérie, où le mot censure n’était pas une banalité. Jean Subervie a failli, m’a-t-on dit, être le premier directeur des éditions algériennes après l’Indépendance… écrit Hamid Nacer-Khodja dans « Un éditeur en guerre d’Algérie : Jean Subervie ». Il ajoute : « Illustré par des dessins d’artistes débutants comme Bouzid, Khadda et Issiakhem, ce numéro spécial de « Entretiens sur les lettres et les arts » renferme également des poèmes en langue française de Kateb Yacine et Henri Kréa, ou traduits de l’arabe, de Cheikh Mohamed Laïd-Khalifa, Mohamed Ben Azzouz, Ben Kerriou, Smati. Des écrits de Mostefa Lacheraf (alors emprisonné à Fresnes, ce qui a valu à Subervie un interrogatoire de la police), de Mustapha Kateb sur le théâtre, de Ghani Merad sur la musique, de Khaled Benmiloud sur la peinture complètent un fascicule de 76 pages qui a été le premier à faire connaître la culture algérienne dans sa singulière et riche diversité. Tiré à 1 000 exemplaires, il est épuisé à la fin mai 1957, grâce partiellement aux démarches de diffusion de Sénac. Subervie a même envisagé de procéder à un second tirage, eu égard à de « nouveaux abonnés » et à « d’assez nombreuses commandes de librairies, ainsi que des demandes de dépôts »…

L’honneur des éditeurs français
Son assistant, Jean Digot, connut aussi la guerre et la captivité. Fondateur de revues, critique littéraire, il fut un découvreur et un passeur d’une grande écoute. Il anima pendant plus de quarante ans les Journées internationales de Poésie de Rodez qui furent pendant longtemps une référence en la matière. (…). Avec Jean Subervie, Jean Digot a pris une part précieuse dans la connaissance et la reconnaissance des Lettres et de la culture algériennes. Des poètes algériens furent accueillis, aidés et publiés courageusement à Rodez. L’époque était, sans rentrer dans les détails, à la prudence sinon à la réserve chez les autres éditeurs à quelques exceptions notoires aux éditions Maspero et de Minuit…

Un certain Lucien Fraysse : de Rodez à Médéa
Au début des années soixante-dix, Lucien Fraysse de Rodez était enseignant dans un collège de Médéa où j’habitais. Il s’était mobilisé aux côtés de la jeune troupe de théâtre qui préparait un montage poétique. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, il nous avait écrit une musique d’accompagnement en s’inspirant de l’appel du Muezzin… Feu Lucien Fraysse s’était aussi intéressé à mes écrits. Durant un retour en vacances à Rodez, il les avait soumis au poète Jean Digot. Nous nous sommes parlés au téléphone à diverses occasions chez le regretté Lucien Fraysse. Jean Digot m’avait exprimé son intérêt et voulait m’éditer. L’édition de mon recueil ne fut pas possible pour plusieurs motifs. Vingt ans plus tard, je lui téléphonerai de Toulouse. Jean Digot m’a exhorté à participer aux Journées internationales de poésie de Rodez. J’obtins le Prix Sernet 1995, hautement symbolique, pour mon recueil « La Maison livide » (Editions Encres Vives). Il faut préciser par ailleurs que plusieurs poètes d’Algérie et du Maghreb ont obtenu cette distinction encourageante... Je ne l’ai appris que tardivement par les soins d’un autre poète, Jean-Claude Xuereb, membre du Jury. C’est en téléphonant à Jean Digot que j’ai appris de son épouse qu’il venait de décéder. Tristesse et regret (jusqu’à ce jour) de ne l’avoir pas rencontré de son vivant et évoqué avec lui de vive voix l’aventure de ce numéro spécial algérienne en 1957… Jusqu’à ce jour, je n’ai pas visité Rodez, à peine traversée, cette ville où se mêle l’évocation de Jean Digot et la forte présence d’Antonin Artaud. Mais grâce à Jean Digot, Rodez fait partie de mon imaginaire humain et poétique, là où posèrent leurs pas mes illustres aînés, Kateb Yacine, Malek Haddad et Jean Sénac… C’est Jean Sénac qui aurait coordonné le numéro Spécial de la revue « Entretiens » des éditions Subervie, 1957. Ce numéro emblématique mérite une réédition, ou plutôt une « co-réédition » entre les deux rives de la Méditerranée. A la fois comme document et témoignage d’une initiative d’hommes de bonne volonté à Rodez. Promesse de paix et d’entente. Quand les poètes se vivent aussi en citoyens, à l’exemple de Jean Digot. Il l’avait dit dans un poème de « C’était hier et c’est demain », tout simplement : « J’ai voulu dire toute mon angoisse/et cette peur de moi-même/gîtée en mon regard/J’ai voulu dire aussi toute ma joie/et cette foi que j’accorde à la vie… ».
Lu 323 fois Dernière modification le mardi, 08 mai 2018 15:48

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