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jeudi, 10 mai 2018 06:00

Chronique des 2 rives : Entre mémoire et histoire / les Africains comme chair à canon

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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En Occident, la Première et la Seconde guerre mondiales demeurent un moment emblématique, commémoré en grande pompe. Le nouveau et fringant président de la République française, Emmanuel Macron, n’a pas dérogé à l’usage. Il a célébré les cérémonies du 8-Mai, 73e anniversaire de la victoire de 1945, sur un mode traditionnel, en présence de descendants du général de Gaulle… Qu’en est-il du souvenir et de la reconnaissance aux anciens colonisés qui, par deux fois, participèrent en masse à la défense et la libération de la France ?

Dans les villages les plus reculés d’Algérie, notre génération a pu encore voir de ses yeux ces «anciens combattants» de la Grande guerre européenne, communément dénommée «14-18». Dans leur majorité écrasante, ces hommes portaient sur le corps les marques de leur héroïsme - et de l’enfer qu’ils ont côtoyé dans les tranchées. Un bras, une jambe ou un poumon manquant à l’appel. Et les décorations qu’ils portaient en certaines circonstances souvent ne leur servirent guère de rempart contre la répression colonialiste qui se déchaîna face à l’aspiration des Algériens à la liberté et à l’indépendance…

Masques et traités secrets

En France, le centenaire de la Grande guerre est hautement commémoré. Des temps forts ont jalonné l’année 2014. 2018, fin de la guerre, l’est également. Une floraison de livres de recherche historique, d’analyses et de témoignages ainsi que des documentaires et de portraits ponctuent le centenaire de «la grande boucherie» européenne qui n’épargna point les colonisés - qui payèrent de leur chair et de leur sang ce que les révolutionnaires de l’époque qualifièrent, non pas de cause de la liberté, mais de la conséquence de rivalités impérialistes européennes au début du siècle dernier. La révolution bolchévique de 1917 fit tomber les masques en rendant publics les traités secrets qui motivaient les protagonistes de cette boucherie… Un chef de l’Etat français, à l’époque François Hollande, évoqua, en 2014, la mémoire des soldats « indigènes » de 14-18. Et ce, en se rendant à la Grande Mosquée de Paris pour dévoiler deux plaques commémoratives. L’une, pour les morts de la Première Guerre mondiale, l’autre, pour les soldats tombés lors de la Seconde Guerre mondiale. L’année du Centenaire comprenait des échéances électorales en 2014 : les municipales et les européennes… A gauche comme à droite, le vote « dit musulman » est évidemment apprécié et couru quand sonne l’heure des scrutins. Pourquoi précisément un déplacement à la Grande Mosquée de Paris ? La réponse coule de source : la Grande mosquée de Paris fut érigée entre 1922 et 1926 en l’honneur des soldats indigènes tombés pour la France au champ d’honneur durant le premier conflit mondial. Mais il faudrait remonter loin dans le temps pour retracer l’implication des Maghrébins et des Africains dans les expéditions et les conflits guerriers que l’Empire français mena aux quatre coins du monde, voire contre leurs propres frères d’origine ou de destin.

L’alliance nouée entre François 1er et Soliman le magnifique

 Des recherches historiques nouvelles nous apprennent que la première fois dans l’histoire de France, où l’on observa une présence musulmane imposante, remonte à 1543, avec l’arrivée à Toulon de 30 000 soldats de l’Empire ottoman commandés par Barberousse. Cette venue était la conséquence de l’alliance nouée entre François 1er et Soliman le Magnifique, au début du XVIe siècle. Pour l’installation de ces troupes - mobilisées dans le cadre de l’alliance franco-ottomane contre Charles Quint - on ordonna de vider la cité portuaire de Toulon. La ville vécut à l’heure orientale en accueillant ce «vaste caravansérail». «A voir Toulon, on dirait être à Constantinople, chacun faisant son métier... avec grande police et justice», selon un témoignage de l’époque. Dans le feu de la conquête de l’Algérie, on crée le premier corps de cavalerie «indigène», les spahis, puis les Turcos, durant la campagne de Crimée. Les zouaves, quant à eux, ont connu leur premier engagement dans l’armée française, dans le cadre d’un conflit européen, intervenu en Crimée, en 1854. On verra de nouveau les zouaves monter au front quand Napoléon III décida de voler au secours de l’Italie sous occupation autrichienne. Les Zouaves délivreront Montebello des Autrichiens, en 1859, et participeront, notamment, aux batailles de Palestro, Solferino et Magenta. «Les Zouaves et les Turcos se sont partagés depuis un mois l’admiration des Parisiens. Une réputation de bravoure téméraire et invincible les avait précédés les uns et les autres : le pittoresque de leurs costumes, le teint bistré des zouaves, la couleur des nègres turcos et l’étrangeté de leur langage sabir, la crânerie de leur démarche et mille et une excentricités racontées et mises sur le compte de ces héros du désert algérien en ont fait les lions de l’armée d’Italie», écrit Mac Vernol dans «Le Monde» illustré du 20 août 1859.

Les Turcos à l’assaut !
On remarquera que l’admiration et les louanges s’accompagnent non seulement de paternalisme mais aussi de relents racistes à l’endroit de ces «nègres-turcos» au «sabir» mystérieux ! Tout juste de «la chair à canon», bonne à servir et à saigner. Le maréchal
De Mac Mahon ne sera pas en reste de louanges mais sur un registre plus martial : « Zouaves ! Vous méritez tous une récompense ; car, tous, vous vous êtes montrés vaillants. Vos pères qui vous contemplent sont fiers de vous. Le drapeau de votre régiment est le premier de l’armée d’Italie qui sera décoré. Je suis heureux que ce soit au deuxième corps d’armée que je commande qu’un tel honneur soit rendu et je suis fier que ce soit vous, soldats du 2e Zouave, dont la réputation ne s’est démentie ni en Crimée, ni en Afrique, ni à Magenta…», clamera-t-il, en décorant le 2e Zouave. En fait, ces sacrifices, comme évoqués, remontent à loin. Les fameux zouaves ont fait partie de l’expédition du Mexique, entre 1862 et 1866, employés dans la guérilla contre les troupes de Juarez. Les Turcos-Algériens ont également participé à la campagne de Cochinchine, en 1867, et nombreux parmi eux furent ceux qui y périrent. Quand la guerre fut déclarée entre la France et la Prusse, en juillet 1871, en ces «graves circonstances», comme l’écrivit L’Univers illustré, «le gouvernement ne pouvait manquer à notre belle armée d’Afrique. Ces vaillants régiments, que ne sauraient abattre ni les fatigues ni les dangers, sont appelés à nous rendre de grands services pendant la campagne du Rhin». De grands services, ces soldats d’Afrique ne cesseront d’en rendre, y compris sur leur propre continent, au Dahomey (1892) et à Madagascar (1894) avant la grande boucherie de 1914/18. A la Grande Guerre qui commence, l’Algérie envoie au front sans délai la presque totalité de ses troupes. 172 000 ou 460 000 hommes ? La Dépêche du Midi du 10 août 1914 écrit : «On annonce de source certaine que les tirailleurs algériens vont arriver dans la Haute-Alsace» et «Le Petit-Journal» claironne «la charge irrésistible des Turcos, celle que les Allemands redoutent par-dessus tout. Déjà, en 1870, nos Turcos avaient inspiré une véritable terreur». En 1916, dans «Le Petit Journal», Myriam Harry rapporte les propos d’un religieux devenu guerrier, accouru pour défendre «la France, notre mère».

Les nouveaux Sidi

 «C’est une guerre de tombeau, mais la justice est ressuscitée pour nous ! Maintenant, les Français et les Arabes sont égaux. On ne nous appelle déjà plus des bicots, on nous appelle des Sidi. Le sang du vaincu a coulé uni avec le sang du vainqueur. Aujourd’hui, nous sommes véritablement vos frères, et c’est pour cela que cette guerre sera bénie entre toutes parmi les peuples arabes»… Mais, des poèmes populaires satiriques ou des complaintes de l’époque témoignent des affres de cette guerre : «Mon seigneur, Dieu ! Qu’avons-nous fait, mon fils et moi ? Je l’ai élevé moi-même ; un Etat roumi me l’a pris !»… A retenir également, les revendications nationales défendues par l’Emir Khaled (né à Damas le 20 février 1875 et mort en 1936 à Damas), petit-fils de l’Emir Abdelkader - lui-même officier. S’appuyant sur les promesses wilsoniennes sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (sans lendemain), et après avoir loyalement combattu dans l’armée française comme capitaine, il écrivit au président des Etats-Unis, promoteur de la Société des Nations pour attirer son attention sur le sort des Algériens et invoquer les valeurs prônées par la République. Mais ses idées feront leur chemin au tournant de la Première guerre mondiale.  De nouveau, ces Africains viendront de loin pour mourir pour la France. Le 14 juin 1940, après trente-quatre jours de combat, les Allemands entrent dans  Paris, déclaré ville ouverte. Le général de Gaulle lancera le 19 juin 1940 : «A l’heure qu’il est, je parle avant tout pour l’Afrique du Nord française, pour l’Afrique du Nord intacte.» Durant la Seconde guerre mondiale, l’armée française a compté 350 000 soldats dits «indigènes», dont 134 000 Algériens, 73 000 Marocains,  26 000 Tunisiens et 92 000 soldats d’Afrique Noire. Originaires de différents pays formant les colonies françaises en Afrique du Nord (Algérie, Maroc, Tunisie) et en Afrique subsaharienne. Les régiments de tirailleurs algériens (RTA) ont contribué aux titres de gloire de l’armée française.  Formant la majeure partie de l’infanterie, ils ont participé à la libération de l’Europe et ont, donc, été les plus exposés au combat. Les tirailleurs algériens participèrent aux combats les plus durs et les plus meurtriers de la Seconde Guerre mondiale, dont la bataille du Monte Cassino, la libération de Marseille et Toulon, la bataille des Vosges, la libération de l’Alsace ainsi que la campagne d’Allemagne. Sur les 409 000 mobilisés d’Afrique du Nord, on estime que 11 200 soldats ont été tués, morts au combat pour la France.

Le retour à zéro

Sans l’Empire, la France ne serait qu’un pays libéré, grâce à lui, elle est un pays vainqueur, dira Gaston Monnerville, le seul président du Sénat français de couleur, à ce jour…  
Il faudrait lire ou relire ces lignes de l’écrivain Jean Pélegri, l’auteur des « étés perdus », clamant jusqu’à la fin de sa vie que sa mère était l’Algérie : «Trois ans de gamelle, de boue, de périls partagés, de compagnons morts, ici ou là, en Italie, sur les côtes de Provence, en Franche-Comté, dans les plaines d’Alsace : la fraternité des armes, au risque de faire sourire certains, n’est pas une vaine expression quand la guerre paraît juste. [...] Mais, au retour, après cette grande épopée, pour les Algériens, ce fut le retour à zéro, la non-citoyenneté, quand ce n’était pas, comme dans le Constantinois, les armes retournées contre eux. [...] Un sang versé pour rien, des morts inutiles, et, à tout jamais perdue, la dernière chance de vivre ensemble».
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