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jeudi, 05 juillet 2018 06:00

Chronique des 2Rives : Retour à Jean El Mouhouv Amrouche : Une île dans la mer d’ombres

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Jean Amrouche fut un prince du verbe, selon Mohammed Harbi. Et aussi un homme d’engagement. Jean Amrouche s’engagea sans réserve dans le combat pour l’émancipation et l’indépendance de l’Algérie. L’œuvre de Jean Amrouche s’est s’articulée autour d’une double quête spirituelle et identitaire, dont la finalité est le «langage primordial».

Dans sa double quête des racines et du divin, Jean Amrouche ne resta pas pourtant à l’écart du monde. Son ébauche d’un chant de guerre en témoigne clairement. En ce jour de commémoration de l’indépendance de l’Algérie, retour à Jean El Mouhouv Amrouche.

Jean El Mouhouv Amrouche fut une voix de haute poésie, une plume d’un journalisme de grand panache et un maître de l’entretien littéraire radiophonique. Ses entretiens avec Paul Claudel et Gide restent une référence en la matière. Il se définissait comme «un Kabyle de père et de mère, profondément attaché à mon pays natal, a ses mœurs, à la langue, amoureux nostalgique de la sagesse et des vertus humaines que nous à transmises sa littérature orale, il se trouve qu’un hasard de l’Histoire m’a fait élever dans la religion catholique et m’a donné la langue française comme langue maternelle».
 
Jugurtha figure fondatrice
Jean El Mouhouv Amrouche occupe une place singulière dans la poésie algérienne d’expression française. Premier poète de langue française qu’ait connu l’Algérie, son œuvre contenue dans deux recueils, Cendres (1934) et Etoile secrète (1937), s’est développée avant la génération de 1945. Sa double filiation a été à la fois une source d’inspiration et de déchirement - qui l’apparente partiellement avec Albert Camus, mais dont les engagements seront aux antipodes. Jean Amrouche s’engagea sans réserve dans le combat pour l’émancipation et l’indépendance de l’Algérie. Son attachement à sa patrie algérienne s’inscrivait très loin dans le passé, en s’interrogeant et en faisant revivre une des figures fondatrices : Jugurtha. Ce dernier «prend toujours le visage d’autrui mimant à la perfection son visage et ses gestes, mais tout à coup les marques les mieux ajustées tombent et nous voici affrontés au masque premier, le visage de Jugurtha, inquiet, aigu, désemparé». En faisant revivre l’épopée d’un résistant à la domination romaine, il s’employa à déchiffrer le message de l’Eternel Jugurtha, dont l’un des traits de caractère est la «passion pour l’indépendance qui s’allie à un très vif sentiment de la dignité personnelle». L’œuvre de Jean Amrouche s’est s’articulée autour d’une double quête spirituelle et identitaire dont la finalité est le «langage primordial». Entre deux chemins, l’un vers Dieu, l’autre vers l’histoire, le poète avouait sa perplexité et ses tourments : «Ah ! Dites-moi l’origine/Des paroles qui chantent en moi !» Il pressentait qu’«au-delà du verbe humain», il existe «un langage primordial». Dans sa double quête des racines et du divin, Jean Amrouche ne reste pas pourtant à l’écart du monde. Son ébauche d’un chant de guerre en témoigne clairement :

«A l’homme le plus pauvre à celui qui va demi-nu sous le soleil, dans le vent, la pluie ou la neige, à celui qui depuis sa naissance n’a jamais eu le ventre plein On ne peut cependant ôter ni son nom ni la chanson de sa langue natale.
Aux Algériens, on a tout pris la patrie avec le nom, le langage avec les divines sentences de sagesse qui règlent la marche de l’homme».


Habiter un nom
Il se savait n’être que l’instrument de cette parole «étrangère» qu’il déchiffrait pour ses frères de destin. Il s’agissait dès lors d’«habiter» un «nom» pour «ne plus errer en exil / dans le présent sans mémoire et sans avenir». De la méditation individuelle il s’éleva vers une parole commune en prise sur un drame immédiat sans pour autant renoncer à sa quête de l’universel. Aimé Césaire a dit à son propos, que sa grandeur pathétique avait été de «n’avoir sacrifié ni l’amont, ni l’aval, ni son pays, ni l’homme universel, ni les mânes, ni Prométhée...» Produit d’une double culture, il est aussi le lieu d’une «dramatique dualité», selon l’écrivain Armand Guibert. Pour faire face à ce déchirement, il s’est voulu être un pont de communication entre les deux communautés en conflit. Pour preuve, son engagement inlassable en faveur de négociations pour la paix en Algérie. Tout en affirmant : «Je me suis toujours senti Algérien», Jean Amrouche avouait : «La France est l’esprit de mon âme, l’Algérie est l’âme de mon esprit». Ce fut pour lui, selon Jean Déjeux une manière de crucifixion.
 
Prince du verbe
Jean Amrouche est un prince du verbe, écrit Mohammed Harbi dans sa préface à «Jean El-Mouhoub Amrouche : déchiré et comblé» de Réjane Le Bau. Jean Amrouche, manifesta un «précoce souci intellectuel quant aux rapports entre l’Occident et le Maghreb. Cela se manifeste clairement, dès 1938, dans ses causeries à Radio-Tunis, où il analyse les causes réciproques des relations décevantes entre ces deux blocs, où il prononce pour la première fois le nom de Jugurtha, où il confie ses rêves pour qu’apparaisse « l’aube d’une civilisation planétaire où seraient harmonieusement fondues toutes les valeurs que l’homme a peu à peu tirées de la nuit ». Il ne manqua pas de s’engager contre le fascisme et le nazisme en rejoignant la France libre du général de Gaulle, qui avait installé, après le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord, son Gouvernement provisoire à Alger, alors deuxième ville de l’Empire français. Ainsi «dès son arrivée à Alger, en 1943», Jean Amrouche «rédigea pour les généraux de Gaulle et Catroux une note sur la politique de la France en Afrique du Nord. Le vendredi 10 décembre, il fut reçu à déjeuner et questionné par de Gaulle. Edgar Faure écrit dans ses Mémoires que Jean Amrouche est un de ceux qui a largement inspiré le discours de de Gaulle, place de la Brèche à Constantine, le 12 décembre 1943. Amrouche fera un compte-rendu très positif de ce discours à Radio Alger et tout autant du discours de Brazzaville en janvier 1944. A partir de ce moment, l’allégeance d’Amrouche à de Gaulle et sa confiance en lui pour faire évoluer la condition coloniale dans le sens de la justice est totale».  A Alger, il est nommé à l’Office de Radio France où il intervient politiquement sur l’actualité, participe à une émission littéraire, puis dès octobre 1944, à Paris, il est nommé rédacteur en chef adjoint au Journal parlé, et collabore à des émissions d’actualité. En 1948, il lance une émission littéraire hebdomadaire « Des idées et des hommes » où il interroge des auteurs, commente des textes, et qui connut un grand succès. L’émission fut supprimée en 1959 par le Premier ministre Michel Debré pour des raisons politiques…
 
8 mai 1945 : l’ébranlement terrible
C’est justement dans la radio que « Jean El-Mouhoub Amrouche, déchiré et comblé » trouve sa genèse. Janine Falcou-Rivoire, auditrice des émissions Jean Amrouche, entre en correspondance avec lui. J. Amrouche s’adressera à son auditrice. Ces lettres témoignent à la fois de la personnalité d’Amrouche et attestent de ses opinions et de son engagement au moment où de Gaulle, revenu au pouvoir, entame des négociations avec le FLN. Et c’est un rappel capital qui nous met sur les traces de cet illustre «compatriote» de Jean Amrouche, Albert Camus. Juste au lendemain de la Libération de la France, au moment où il présidait aux destinées du quotidien «Combat», né dans la clandestinité de la Résistance, et bien longtemps avant sa consécration par le Prix Nobel en 1957. Nous sommes au lendemain des massacres du 8 mai 1945. En Algérie. Jean Amrouche avait entrepris en six semaines, en 1945, un périple de Tunis à Alger en se rendant à Sétif, Constantine et Tizi Ouzou. D’après ses proches, ces événements furent pour lui un «ébranlement terrible» et entraînèrent une évolution définitive de sa pensée politique. Il en revint avec un reportage au titre significatif : «Les Algériens veulent-ils ou ne veulent-ils pas rester français ?» Ce texte de dix pages dactylographiées, dont les trois quarts analysent, nous précisait Réjane Le Bau, «les raisons profondes et lointaines des émeutes, auxquelles d’ailleurs, aussi bien la population que les autorités s’attendaient. Amrouche remonte loin dans le temps, puisqu’il rappelle le Projet Blum-Violette échoué et datant d’avant-guerre. Mais il insiste surtout sur les promesses récentes encore une fois non tenues : les Ordonnances de mars et d’avril 1944 n’ont pas été appliquées, alors qu’elles allaient dans le sens de la justice et de la dignité, malgré ce qu’il nomme « le discours décisif » de de Gaulle à Constantine. Ces émeutes de la faim de l’hiver passé, qu’il décrit avec précision et horreur, ne sont en premier lieu ni révoltes économiques, ni le fait de partis politiques, ni d’agents de l’étranger : elles sont, selon lui, d’abord, d’ordre moral, dues au sentiment d’injustice. Une fois encore le Gouvernement de Paris avait reculé devant les colons algériens. Il souligne qu’on ne peut garder une conquête contre la volonté d’une population dont il a mesuré l’évolution des mentalités. Il pose alors clairement la question : « Les Algériens veulent-ils ou ne veulent-ils pas rester Français ? »  Or ce reportage lui fut refusé par le journal Combat. Ce dernier était pourtant dirigé par Albert Camus. Selon Réjane Le Bau, «Camus avait quitté l’Algérie depuis 1942. Il y passa trois semaines du 18 avril au 7 mai 1945 et rentra à Paris le 8 mai. En apprenant les événements du Constantinois, il écrivit dans «Combat», dont il était rédacteur en chef et éditorialiste, une série d’articles. Il y décrivit longuement la misère et l’injustice qui sont le lot de la population indigène, comme il l’avait fait en 1939 dans «Alger Républicain». Il y mettait en garde les Français d’Algérie contre la haine qu’ils soulèveraient s’ils ne rétablissent pas la justice en faisant des musulmans leurs égaux. Il signalait aussi le changement de mentalité qu’il avait observé chez les indigènes : «Ils sont majoritairement contre l’assimilation », écrit-il. Mais pour autant, selon Réjane Le Bau, «il continue de penser que la France peut encore ‘reconquérir’ l’Algérie ». Ainsi, selon Réjane Le Bau, Il ne sort pas du postulat colonialiste. Quant à l’article proposé par Amrouche qui serait venu après ceux de Camus, plusieurs raisons expliquent son refus : la conclusion de Camus est opposée à la sienne, il met gravement et sévèrement en cause les Français d’Algérie, et sans doute aussi, le peu d’intérêt de l’opinion française sur ce sujet algérien. Ce refus montre bien la difficulté d’un colonisé à s’exprimer dans la grande presse alors même qu’il est parmi les plus compétents sur le sujet».
 
Signes du destin
Pour Réjane Le Bau, Jean Amrouche «a toujours appelé les Algériens comme les Français à lutter contre « l’anti-France », c’est-à-dire une certaine France réelle, trop souvent raciste et encore colonialiste, la distinguant de la France des valeurs universelles, à laquelle il continue d’adhérer et qu’il appelle la France mythique. Il s’était déjà fait le champion de cette thèse dès 1945 dans un article intitulé « France d’Europe et France d’Afrique » (Lettres françaises 20/10/45) et ce sera le thème de son article du Monde (11/01/58).
« La France comme mythe et comme réalité, de quelques vérités amères». Signe du destin, ni Jean Amrouche ni Albert Camus ne connaîtront l’Algérie indépendante.
Camus meurt dans un accident de voiture le 4 janvier 1960 au lieu-dit Le Petit-Villeblevin (Yonne). Amrouche succombe à un cancer le 16 avril 1962 à Paris au lendemain du Cessez-le-feu… à quelques mois de l’indépendance de l’Algérie. Aujourd’hui, en Algérie, après un relatif purgatoire politique (qui donne à penser, dans une certaine mesure, à celui de Mouloud Feraoun à une époque passée), Jean Amrouche est considéré à juste titre comme l’un des pères fondateurs de la littérature algérienne de langue française, et plus largement des lettres maghrébines. Comme il l’écrivit en évoquant le destin du poète dans Chants berbères de Kabylie, il demeure « une île dans la mer d’ombres».

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